1914-1918, L’Auvergne front de l’arrière

Voilà un siècle, l’Auvergne levait des régiments à Riom, Issoire, Cler-mont-Ferrand… et mobilisait 380.000 hommes, dont 55.000 ne sont pas revenus. Entretien avec Aline Fryszman docteure en histoire contemporaine à l’université Blaise-Pascal.

1914-1918, L’Auvergne front de l’arrière
1-Un atelier de fabrication d’obus chez Michelin. Collection Louis Saugues.

En Auvergne, la guerre a commencé le 1er août, comme on l‘imagine, avec le tocsin dans toutes les communes, avec l’affiche de mobilisation générale et le tambour. Des milliers de soldats ont été mobilisés dans chaque canton…
« La mobilisation de masse s’est déroulée en bon ordre, avec seulement 2% de cas d’insoumission, rarement politique. On faisait son devoir avec résignation ou résolution. Les soldats, des ruraux pour les deux-tiers, ont défilé avant de rejoindre les gares pavoisées. C’était l’union sacrée, et on ne partait que pour quelques semaines …», explique Aline Fryszman, professeure en classe préparatoire à l’université Blaise-Pascal, docteure en histoire contemporaine. « La moitié des conscrits possédait le certificat d’études ce qui est plutôt modeste, car l’école publique de Jules Ferry existait depuis 30 à 40 ans ».
Les femmes ont ensuite pris le relais des hommes, naturellement ou par nécessité, dans une société qui leur était peu ouverte..
« Elles travaillaient déjà dur dans les exploitations agricoles peu mécanisées. Les lettres envoyées du front leur donnaient des consignes précises, vendre à telle foire, planter tel champs en seigle.. On fit appel aux militaires territoriaux pour les récoltes, puis à des prisonniers de guerre, et à des ouvriers espagnols. En ville, le salaire du mari n’étant plus là, les aides de l’Etat, et parfois des communes, le compensait en partie. Aussi, elles sont allées dans les usines. En 1918, elles représentaient un tiers des effectifs de Michelin à Clermont-Ferrand, contre 3% auparavant. La Manufacture fabriquait les bombardiers Bréguet-Michelin, et avait construit à Aulnat la première piste d’atterrissage en béton ».

Une guerre industrielle totale

 

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2-Défilé de la victoire rue Montlosier le 21 septembre 1919, lors du retour du 13e corps. Un arc de triomphe est édifié, surmonté d’un avion Bréguet- Michelin. Collection Louis Saugues.

La guerre industrielle était totale. Le front consommait des tonnes de munitions, et à l’arrière on s’est organisé… « Les entreprises se sont reconverties progressivement. Mais à l’automne 1914, le chômage frappait ceux qui restaient. Il fallait nourrir les né-cessiteux. En particulier des réfugiés belges arrivés dès septembre, et porteurs de ré-cits atroces. 1.400 Belges sont passés par Clermont-Ferrand en septembre. On en comptait 5.000 en novembre. L’accueil de la population hésitait entre compassion et méfiance envers ces gens du Nord au curieux accent ».
A noter que Baptiste Maroux, député-maire de Ceyrat, dont le fils allait mourir au combat, fut le seul parlementaire à offrir un tiers de son indemnité aux nécessiteux jusqu’à la fin de la guerre. Les Puydomois ont été patriotes malgré la crise économique: 915,34 millions de francs ont été collectés pour l’effort de guerre, soit le 13e rang national.
« Dès l’été 1914 les prix se sont emballés en raison de la désorganisation de la pro-duction et des transports réquisitionnés, Des usines fermaient car dirigeants et person-nel étaient mobilisés. A partir de 1915, l’Etat a tout réorganisé. Mais il y aura une nou-velle inflation en 1916, en raison de la pénurie de charbon, et de farine. Le prix du lait flambait et l’essence était rationnée. Cependant, la guerre industrielle a permis de re-nouer avec le plein emploi. A Thiers, on fabriquait des baïonnettes, des périscopes de tranchée…

 

 

 

Les courriers de la mort

 

1914-1918, L’Auvergne front de l’arrière
3-Les carrés militaires français et allemands face à face au cimetière de Carmes. (Ph. JJA).

Les familles attendaient le courrier du fils, du mari parti, mais très rapidement elles l’ont redouté. Les premiers combats ont été terribles dans le choc frontal de deux armées. On dénombre environ 2.000 morts par jour d’août à novembre 1914, avec une pointe de 27.000 Français tués le 22 août, jour le plus meurtrier de l’histoire de France…
« Les avis de décès arrivèrent dès l’été 14. Dans les villages, c’était terrible. Le maire et le curé informaient les familles et la guerre s’installait. En fait, toute la guerre a été faite d’offensives et de contre offensives qui se brisaient contre les défenses. Des régiments entiers étaient décimés, et les pertes comparables à juin 1940. Elles seront en-core très élevées lors des grandes offensives de 1918.
« Il n’est pas une famille qui n’ait connu un deuil. Le climat social s’est progressive-ment détérioré. On dénonçait les profiteurs de guerre et les embusqués. La hausse des prix provoquait l’exaspération. Il y a eu peu de grèves en Auvergne : à Brassac, les mineurs cessèrent le travail car il n’y avait plus de pain depuis 8 jours. Les préfets cherchaient tout de suite un accord. Mais des grèves politiques ont éclaté à Saint-Etienne, Bourges et Paris en 1917. Une manifestation se produisit en 1917, en gare de Clermont-Ferrand, pour empêcher le départ d’un train de permissionnaires.
L’euphorie de la victoire s’est brisée sur les réalités de la vie, et la victoire fut rongée par le chagrin des deuils. Les familles avaient tout donné. Des générations ont perdu des amis, des camarades d’école.
« On imaginait un monde meilleur après la « der des der », étant donné les sacrifices. La déception a été vive, et le climat social s’est tendu dès 1920. Si le monde rural a payé le plus fort tribut, les élites aussi sont touchées : les jeunes officiers étaient dans les tranchées. Les pertes de l’Auvergne, 55.000 morts ou disparus, sont comparables aux autres régions, mais ici on subissait une crise démographique depuis la fin du 19e siècle.
« Les générations du feu, c’est-à-dire les hommes de 20 à 40 ans, ont quitté leur village, leur ville et découvert un ailleurs, d’autres couches sociales. Les soldats, paysans et ouvriers parlaient leur patois, et le jeune bourgeois des villes se trouvait décalé. Tous ont vécu des évènements très forts : on tue, on est tué, on voit la mort de l’autre. La solidarité des tranchées au niveau de l’escouade a créé des liens très forts, mais la guerre terminée, on voulait oublier ».

Propos recueillis par Jean-Jacques ARENE

 

Fusillés pour l’exemple
Quelques familles en Auvergne, dont une à Tauves, ont été concernées. Il y eut une stigmatisation sociale de fait. Ces soldats étaient considérés comme ayant failli et leurs familles plutôt honteuses, sont devenues le mouton noir du village. Mais dés les années 20 et 30, l’idée de soldats victimes est apparue. Des enquêtes ont remis en cause les accusations. Des familles, des associations ont attaqué en justice, mais les procès n’ont pas abouti. Le monument de Riom aux fusillés de 1917 est érigé dans un consensus général.
1914-1918, L’Auvergne front de l’arrière
4-Aline Fryszman docteure en histoire contemporaine à l’université Blaise-Pascal (Ph. V. Uta).
1914-1918, L’Auvergne front de l’arrière
5-Le 92 défile place de Jaude avant de rejoindre le front. Collection Louis Saugues.

 

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